D’une lisière, l’autre

Kristell Loquet

Lalisière d’une étoffe à franchir dans un rite de passage conduit par UlrikeBernard.

Lalisière d’une forêt qui s’ouvre sur une mythologie du monde contée par LiseChevalier.

Lalisière d’une contrée inconnue située entre la vie et la mort et explorée par OlympiaGauguet.

Lalisière entre ce qui est clos et ce qui s’ouvre dans une olla de terre cuite qui crée une continuité entre le sec etl’humide sous les mains de Kathrin Köster.

Lalisière entre l’horizon de la mer Méditerranée et la lumière de l’étang deThau, entre l’abstraction et la figuration transcendées par Yuka Matsui.

 

Lalisière est multiple et mouvante, la lisière est lisières au pluriel, pour reprendre le titre qui rassemble ces cinqfemmes artistes sous les heureux auspices de la résidence A.T.E.N.A (AtelierTemporaire Européen de Navigation Artistique), résidence de femmes artisteseuropéennes, fondée à Sète en 2017 par Lise Chevalier. La lisière est plusdiverse et plus riche que les milieux qu’elle borde : la lisière déborde.La lisière est une frontière, un espace de transition entre deux milieux, elleappelle les échanges incessants entre eux. La lisière convoque toujours sonpropre dépassement : en cela, elle est à la fois limite et sans limites.

Cetespace mouvant de transition est à l’image des multiples recherches sur lestransversalités entre art, paysage et écologie qui sont menées par ces cinqfemmes artistes.

 

UlrikeBernard poseau centre de sa réflexion la question de l’écoféminisme dans son approche de lanature et de l’art. Dans cet esprit, elle se réfère à divers écrits de femmesengagées (plus particulièrement à Grammairedu vivant de l’auteure, biologiste, professeure et écologiste Robin WallKimmerer) et compte nous faire entendre leurs voix sous la forme de différents settings, performances au coursdesquelles sont données des lectures d’extraits de ces textes militants. Sadémarche artistique, à l’égard de la nature mais plus généralement à l’égard dela vie, se fonde sur l’éthique de la réciprocité. C’est le sens de ces deuxmots qu’elle a brodés sur le textile monumental qu’il nous faut traverser pourpénétrer dans l’exposition Lisières :Giving/Taking. Donner/Prendre. Ces deux actions semblent tenir en un fragileéquilibre souligné par le motif de la balance. Ulrike Bernard nous dit aussiqu’il faudrait aller plus loin – prendre moins et donner plus – et serapproche ainsi d’une écologie humaniste où les questions d’hospitalité,d’échange et de réciprocité sont centrales. L’artiste convoque notre faculté àchanger notre regard sur le monde et sur ses représentations factices.

 

LiseChevalier nousfait passer, dans son triptyque à l’encre sur papier, de la nuit souterraine aujour lumineux, des couleurs terre aux multiples nuances de vert. Genèse végétale est la créationd’un paysage sensoriel où les salicornes, feuilles de roseau, herbes desfriches, rhizomes et autres plantes méditerranéennes nous entraînent dans leurpoétique.

Plusieursparties composent le triptyque comme plusieurs images juxtaposées pour créer unmouvement de l’une à l’autre : paradoxalement, elles finissent pars’animer dans un fondu enchaîné immobilisé. C’est le mouvement des choses quiest rendu aux choses : Lise Chevalier nous tient en lisière de sa fictionpicturale et de son émerveillement.

Sadémarche conceptuelle est aussi celle de l’agrandissement : la naturechange d’échelle, elle est ici monumentalisée. Peut-être pour mieux nous fairesentir notre immersion dans ses images originelles. Lise Chevalier nous inviteà une expérience physique et scopique au sein de laquelle on sent bien quel’espace, à la fois morcelé et homogène, est aussi mental, intérieur,symbolique, utopique. Lise Chevalier explore et fait découvrir, par le prismede son triptyque pictural et poétique, un monde aussi complexe qu’inaltéré.

Lelabyrinthe n’est pas dans le réel dessiné mais dans la vision de Lise Chevalierelle-même. C’est son regard labyrinthique qui manifeste l’étrangeté et lapoésie de son panorama végétal. La nature contradictoire du labyrinthe est icivérifiée : tout en perdant, il retrouve. Tout en perdant nos yeux et notrecorps dans les images de Lise Chevalier, nous y retrouvons notre chemin entreune réalité perdue et un réel retrouvé. Nous intériorisons notre sensation pourlaisser place à nos propres paysages imaginaires.

 

OlympiaGauguet s’interrogesur la célébration de la mort habituellement cachée. À partir de son expériencepersonnelle du deuil, elle questionne l’idée de la disparition et nous livrefinalement une représentation allégorique de la fragilité de la vie humaine etde la vanité de ce à quoi l’être humain s’attache durant celle-ci.

L’installation d’Olympia Gauguet est une évocation du cimetière marinde Sète et du cimetière de Filerimos à Rhodes. L’artiste vidéaste nous faitpasser d’un lieu à l’autre comme si elle avait soudain le don d’ubiquité. Maisrelativise son point de vue : n’est-elle pas physiquement parmi tous cesêtres déjà morts et enterrés ? Ne sommes-nous pas chacun à la lisière dela disparition ?

Sonprénom, Olympia, désignant la montagne de Thessalie où séjournent les dieuxgrecs, convoque l’idée d’un au-delà. D’une vie au-delà de la vie.

Lamobilité de ses images documentaires en couleur renvoie à la fugacité du réelet à la manière dont ses strates se télescopent. Olympia Gauguet nous fait voyager entre les ritesfunéraires grecs orthodoxes, ses images du cimetière marin de Sète, ses imagesd’une entreprise fabriquant des pierres tombales dans la région du Sidobre (aucœur du parc naturel régional du Haut-Languedoc), les paroles d’un thanatopracteuret les mouvements d’une danseuse de Butō interprétant des gestes liés aux ritesfunéraires. Sesimages cherchent à se mouler sur le temps des objets qu’elle filme, et àprélever l’empreinte de leur durée.

OlympiaGauguet crée aussi son propre rite ancestral et nous invite à le partager. Surune table nappée de motifs traditionnels grecs, elle offre à la dégustation unespécialité grecque associée aux enterrements. Nourriture rituelle et cérémonied’adieux sont liées par ces friandises devenues des icônes à avaler et àincorporer. L’artiste navigue entre l’âpreté de l’extraction des images decimetières et la générosité d’une offrande. Olympia Gauguet transforme la mortqui soustrait en une nourriture qui remplit : du dehors au-dedans, duhors-champ au champ de la caméra ou de la vie.

 

KathrinKöster posela question essentielle de l’enracinement : qu’est-ce que prendreracine ? Comment aider à la propagation des racines ? Comment nousrattacher à un principe, à une origine qui nous donne une réalité plusgrande ? L’artiste a imaginé et créé neuf ollas, ces jarres en terre de faïence cuite que l’on enterre àproximité des plantes que l’on souhaite irriguer, comme autant de récipientsnourriciers et irrigants pour la terre et les plantes qui s’y épanouissent,pour notre pensée et les idées qui s’y déploient.

D’aborddessinées, ces neuf ollas semblentêtre les supports d’organes du corps humain, réels ou imaginaires, formant leséléments différenciés mais inséparables d’un organisme plus grand et bienvivant. Certaines ollas sontexposées, d’autres ont vocation à être « plantées » dans le jardin dela résidence A.T.E.N.A : comme si ces jarres de terre cuite devenaient,par transsubstantiation, les plantes qu’elles sont censées nourrir.

KathrinKöster propose une conception diffractée de l’eau circulant à travers les ollas : comme une circulationsanguine qui serait modifiée dans les corps des êtres vivants, comme une penséequi ferait sa révolution. L’artiste dit la frontière poreuse entre le visibleet l’invisible, le sec et l’humide, entre ce qui émane et ce qui reçoit, entrele montré et le caché (en effet, une fois les ollas enterrées, que reste-t-il des écritures ou des dessins quisont gravés à leur surface ?). Kathrin Köster dit précisément l’absence defrontière réelle entre ces notions que tout semble opposer.

 

YukaMatsui, duMont Fuji de son pays d’origine, le Japon, au Mont Saint-Clair de Sète, faitentrer en résonance les trente-six vues d’Hokusai avec les trente-six siennes.Elle s’est attachée à nous livrer de multiples vues du Mont Saint-Clair depuisdifférents lieux, à différentes distances, suivant les changements des jours oudes heures.

YukaMatsui s’émerveille devant ce qui se meut, ce qui tourne, change de place, semétamorphose. L’émerveillement est celui de l’enfance mais il est aussi denature métaphysique : tout bouge mais dans l’imaginaire, le virtuel, del’apparition à la disparition.

Siles trente-six vues d’Hokusai correspondaient à une introduction de laperspective de la peinture occidentale dans la tradition japonaise, dans lestrente-six vues du mont Saint-Clair de Yuka Matsui, c’est l’inverse :l’artiste réintroduit la tradition japonaise dans un paysage sétois.

YukaMatsui élabore ses formes par le cadrage de son regard. Elle troue notre regardpar ses cadrages qui sont comme des emporte-pièces, des prélèvements en nous…Finalement c’est le Mont Saint-Clair qui nous regarde, nous autres spectateurs,en tournant sur lui-même. Cette représentation qui regarde entraîne une sortede dissolution de l’artiste elle-même : c’est le rapport des humains à lanature qui en est modifié. Le Mont Saint-Clair devient le centre. L’humains’en trouve éparpillé et renvoyé à une place plus modeste. À vouloir tropprendre, trop voir, de tous les côtés, depuis trente-six endroits, l’avidité duregardeur qui voudrait être omnivoyant se transforme en proie, et passe dustatut de regardeur à celui de regardé.

Oscillantentre lyrisme et minimalisme, entre apparition et disparition, entre figurationet abstraction, le travail plastique de Yuka Matsui est à l’image de sontravail poétique. Ce haïku dont elle est l’auteure – le premier sur le MontSaint-Clair –, par sa concision, par la célébration de l’évanescence et de lasensation, en témoigne :

 

L’eau coule dans le ciel

Se mêle à la mer

Parmi les nuages flotte un Mont

Paisible, le Saint-Clair.

*

 

Lejardin A.T.E.N.A est le sixième membre de ce collectif d’artistes, il est égalementl’autre espace commun à ces cinq femmes artistes. Il est le lieu du déplacementde l’exposition Lisières, le lieu desa transposition. Il constitue l’extension de la Chapelle du Quartier Haut entant qu’espace d’exposition, de recherches, de vie. Car le jardin est paressence mouvant, nomade. Il est lieu de palabre chez Ulrike Bernard, rêvé parLise Chevalier, il est jardin des morts chez Olympia Gauguet, irrigation du sous-solet source de vie chez Kathrin Köster, support du regard chez Yuka Matsui quiobserve le Mont Saint-Clair comme un immense jardin, augmenté et transposé àune autre échelle.

Lejardin A.T.E.N.A voyage et devient une figure d’exposition. Il interroge ainsisur l’acte d’exposer lui-même. Ce que ne cessent de faire ces cinq artistes.Elles ne montrent pas leur jardin personnel, elles montrent un jardin communavec qui nous sommes invités, en tant que spectateurs, à faire connaissance.

Noussommes invités à le voir in progress.Celui-ci est urbain, modeste de taille, sans prétention. Un jardin presqueoublié, laissé en friche et resté impensé pendant de longues années, maisaujourd’hui redécouvert par le collectif A.T.E.N.A. Ce jardin rentre dans lemonde de l’art par la « cabane » qui y est implantée et qui le signe.Il devient site : comme point d’apparition, d’émergence de multiplespoints de vue sur le monde. Comme lieu de recherches, comme support deréflexions.

Ilse situe entre espace abstrait, mental, et lieu d’ancrage bien concret. Entretemps long – la longévité qu’on attribue généralement au jardin – et tempscourt : la réflexion qu’il suscite sur la grande fragilité de la naturequi devient de plus en plus sensible.

Ilse situe entre espace fermé et espace ouvert. Il ouvre au champ des dualités enbalance : le « giving/taking » ou la« narration/action » de Ulrike Bernard ; la terre racineuse quidevient élément aérien, lumineux et volatile chez Lise Chevalier ; letemps de la finitude et de l’infinitude dans les cimetières d’OlympiaGauguet ; le sec et l’humide chez Kathrin Köster ; la présence etl’absence du Mont Saint-Clair chez Yuka Matsui (en effet le Mont Saint-Clairéchappe avec elle à un point de vue unique, il s’absente sans cesse pourmanifester sa présence).

Lejardin A.T.E.N.A fait alors apparaître les œuvres de ces cinq artistes commelieux de la pensée et de l’exprimable : un site qui accueille et laisselibres les possibilités d’extension et de transformation des œuvres qui s’yrattachent.

Leslisières étant par nature des chantiers d’installation pour la vie sauvage, ladiversité, le mouvement et, bien sûr, la créativité, c’est dans cet espritd’éclosion qu’Ulrike Bernard, Lise Chevalier, Olympia Gauguet, Kathrin Kösteret Yuka Matsui ont privilégié plusieurs notions dans la conception deleurs œuvres et de cette exposition : la terre en tant qu’héritage, letemps comme continuum, l’engagement. Enfin une quatrième notion est tout aussichère aux cœurs de ces cinq femmes artistes : leur appréciation du jardinen friche comme espace de liberté totale leur ouvre le champ d’un imaginairepoétique immensément vaste et original. Et c’est ainsi qu’elles donnent ledésir aux spectateurs qui découvrent et observent leurs œuvres de se relieravec la nature en appréciant la dimension merveilleuse et libre du vivant.

 

Sète,août 2023

D’une lisière, l’autre

Kristell Loquet